50 Ans theatre yiddish Dora Wasserman

Scène du théâtre yiddish

Un écrit s'appuyant sur des articles fournis par Nahma Sandrow, auteur de Vagabond Stars: A World History of Yiddish Theater (Harper & Row, 1977, réédité par Syracuse U. Press, 1995)

Premier acte

Le théâtre yiddish a vu le jour en 1876 dans le jardin d'un vignoble de Jassy, en Roumanie, alors qu'Avrom Goldfaden a organisé la première soirée théâtrale. Pendant tout le siècle subséquent, le théâtre yiddish a épousé presque tous les genres du théâtre occidental depuis le Moyen Äge.

L'essor de ce théâtre est tributaire de l'évolution du yiddish en une langue littéraire moderne et de la culture séculaire du 19e siècle. Les changements rapides au sein des communautés parlant le yiddish ont assoupli le rigorisme religieux et les conventions sociales. Les interdictions contre le théâtre ayant moins de mordant, les portes de la littérature et de la dramaturgie yiddish se sont ouvertes.

Le théâtre yiddish est une forme d'art, mais aussi une institution sociale. Dès ses débuts, il jouait le rôle d'étendard et d'arène des enjeux culturels, politiques et idéologiques, objets de rudes batailles dans les communautés. Lorsque la fréquentation des synagogues a diminué et que l'assimilation a commencé à ébranler la cohésion sociale, le théâtre yiddish est devenu une « salle paroissiale », une tribune et un rite Yiddishkeit, servant d'assises à la vie yiddish. Aller au théâtre yiddish, c'était « faire la fête ».

Prologue

Les pièces de « Purim », (Purimshpeil), jour de festivités, est en fait la forme la plus ancienne du théâtre yiddish. D'ailleurs, les comédiens amateurs, qui à la fin du Moyen Âge participaient à cette mascarade d'hommes déguisés, sont devenus les premiers acteurs Purim itinérants. Allant de porte en porte, ils troquaient de petites parodies en yiddish, inspirées du Livre d'Esther ou de la bible, contre de la nourriture ou quelques centimes pour une cause charitable.

À la Hanouka et lors des mariages des familles importantes, des amuseurs publics ou badchonim venaient aussi divertir les gens en yiddish.

Une autre lignée d'acteurs yiddish est apparue au 19e siècle en Europe de l'Est. Ces troubadours, surnommés « brodersingers », créaient leur spectacle. En Russie, sous le règne moins guindé d'Alexandre II, ils chantaient, dansaient, racontaient des histoires, récitaient des poèmes ou présentaient des comédies bouffonnes dans les cabarets.

Ainsi est né l'engouement des Juifs pour le spectacle.

Casting

Le drame yiddish moderne, reflet d'une identité distinctive, apparut au début 19e siècle et se nourrissait d'un courant de pensée, le Haskalah, . Ce courant entendait séculariser et moderniser les façons de voir les choses des Juifs Ashkenazi en intégrant un certain apport des cultures de divers pays. La scène était alors considérée comme une plateforme du diverstissement, mais aussi comme une tribune pour éduquer les masses, élever le niveau culturel et favoriser des prises de conscience.

Vers 1886, le théâtre yiddish en Europe de l'Est a pris le chemin des nomades. De petites troupes allaient d'une ville à l'autre. Formées à partir d'un noyau familial ou à la solde d'un agent pour une saison, une production ou une tournée, elles se faisaient concurrence. Plusieurs acteurs se démarquaient, notamment, Jacob Adler, tragédien irrésistible, David Kessler, particulièrment touchant, Sigmund Mogulesko, un grand comique et Keni Liptzin, l'élégance même.

Théâtre populaire

Ce genre comprenait diverses formes : des opérettes, comédies musicales et spectacles de music-hall, sans compter des prestations burlesques et de comiques locaux. Les plus grotesques ont été huées par des détracteurs sous l'étiquette « shund ». Il s'agissait d'une caricature de la vie juive haute en couleur et dense en exploits. Puisque le théâtre populaire mettait en scène la vraie vie et les problèmes des spectateurs, il a cimenté les liens communautaires.

Dramaturges d'avant-garde : Goldfaden et Gordin

Au centre d'un courant théâtral plus intellectuel se trouvaient les œuvres de Goldfaden, père du théâtre yiddish, et les pièces du dramaturge Jacob Gordin. Poète et parolier, Goldfaden a tourné en ridicule les stéréotypes et les superstitions populaires du shtetl (villages et petites villes), entre autres, dans Koldunye (The Witch) et Hotsmach.* Il a substitué cette trame de fond par un message d'héroïsme et d'espoir qui s'adressait aux populations juives atterrées par la soufrance en créant des héros bibliques, protagonistes de la pièce Bar Kochba. Autre œuvre représentative, Sorceress, une opérette magistrale en 5 actes et 9 tableaux. De son chef-d'œuvre, Shulamis, est issue la chanson la plus célèbre du théâtre yiddish : Raisins and Almonds.

Alors que Goldfaden agencait musique, chanson, danse et texte, Gordin, ancien critique littéraire et de théâtre, donnait la priorité aux dialogues. Prédécesseur de Stanislavski, il prônait le naturalisme, le respect intégral du texte, la morale et certaines idées modernes, dont les droits des femmes. Les œuvres les plus percutantes de Gordin furent Mirele Efros* et God, Man and Devil. Il a fallu un certain temps avant que les acteurs et les auditoires yiddish en viennent à apprécier le théâtre plus raffiné de Gordin, devenu plus tard un grand orateur qui a rapproché les masses et l'élite intellectuelle.

En prenant de l'envergure, le théâtre yiddish a englobé des œuvres classiques de géants littéraires, dont Sholem Aleichem (The Lottery*) et Yitschok Leib Peretz ( The Innkeeper*).

Une scène plus achalandée

Dans chaque pays ayant des émissaires yiddish, il y avait des compagnies de théâtre avec une maison- mère permanente et d'autres constamment en tournée, de grands salons et de petits cabarets, sans compter une multitude de troupes amateurs. Il y avait aussi des syndicats pour les acteurs de métier, incluant le Hebrew Actor's Union, première entité de ce genre aux États-Unis. Partout où le théâtre yiddish s'ancrait, des éléments de la dramaturgie locale en venaient à s'y greffer, même s'il conservait ses traits de caractère, sa personnalité.

La presse yiddish contribuait à créer des idôles et des « fans », en plus de susciter de grands débats sur les productions. La relation fusionnelle des Juifs entre leur communauté et le théâtre yiddish a engendré un vedettariat qui repose pour beaucoup sur la « personnification » de ce théâtre. Avant tout, c'étaient les acteurs qui incarnaient physiquement et musicalement les qualités du théâtre yiddish : son énergie, son émotivité et son expressivité. Pour connaître un succès artistique, il fallait avoir de la présence et être vrai. Parmi les têtes d'affiche, on comptait Boris et Bessie Thomashevsky, tous deux acteurs, Aaron Lebedev, un chanteur-danseur époustoufflant, les comédiens Ludwig Satz, Jacob et Sara Adler, et Bertha Kalish, symbole du charme féminin.

Théâtre yiddish de répertoire

À l'époque de la Première Guerre mondiale, le théâtre yiddish s'inspirait de l'avant-garde européenne. Des troupes se formaient en se ralliant au réalisme de Stanislavsky, novateur par sa synergie de groupe et la suprématie de la vision du directeur artistique. En Europe, la compagnie la plus notoire fut la Troupe Vilna qui, en dépit de son nom, a élu domicile à Varsovie, en Pologne. Les compagnies montaient des pièces ambitieuses intellectuellement parlant, œuvres yiddish originales ou traduites en yiddish qui mettaient l'accent sur l'expressivité et le symbolisme. La Troupe Vilna doit sa renommée en partie à la production The Dybbuk* de S. Ansky. Ses membres les plus célèbres furent Joseph Buloff, Luba Kadison et Lev Kadison.

Après la Révolution russe, l'USSR possédait un réseau régional de théâtres yiddish très actifs, incluant un volet consacré au répertoire pour enfants. La perle de ce réseau était nul autre que le Moscow Yiddish State Art Theatre (GOSET), sous la direction de Solomon Mikhoels et de Binyomen Zuskin. Cette institution a présenté un répertoire très diversifié, mais les pièces les plus acclamées étaient les plus connues, légèrement politisées. Parmi les figures de proue de cette période, on compte Ida Kaminska, Zygmund Turkow, Mikhel Mikjalesko, Max Bozyk, Shimen Dzigan et Yisroel Shumacher.

En Amérique du Nord, plusieurs théâtres qui endossaient les mêmes idéaux ont envahi la scène, incluant le Jacob Ben-Ami's Jewish Art Theatre et le Maurice Schwartz's Yiddish Art Theatre. Les auteurs associés à l'avant-garde furent Sholom Asch (God of Vengeance*, Kiddush Hashem* -The Sanctification of G-ds Name), H. Leivick (The Golem), David Pinski ( The Tsvi Family, The Eternal Jew) et Peretz Hischbein (Green Fields*) ainsi que deux figures prestigieuses, Sholom Aleichem et Peretz. La durée de vie du théâtre Maurice Schwartz, entre autres, s'est étalée sur trois décennies. Jacob Ben-Ami, Joseph Buloff, Leon Leibgold, Ben Bonus et Mina Bern faisaient partie des acteurs qui s'identifiaient à ce courant plus intellectuel.

Dénouement

Les théâtres yiddish se sont multipliés comme une traînée de poudre en Europe jusqu'à ce ce que les Nazis aient le contrôle total. On a perpétué le théâtre yiddish même dans les ghettos au cours de la Seconde Guerre mondiale. Les Nazis ont éliminé la plupart des acteurs yiddish européens et fait disparaître leurs publics ainsi qu'une forme d'expression. Les survivants ont fui le continent. À compter de 1935, sous la main de fer de Staline, théâtres, acteurs et auditoires yiddish sont devenus des ombres. Les meurtres de Mikhoels en 1949 et de Zuskin en 1952 furent des points culminants des ravages staliniens. Puis, l'assimilation a fait le reste, à travers le monde.

Après l'Holocauste, on trouvait des théâtres yiddish principalement aux États-Unis et dans de grandes villes, à Londres, Paris, Buenos Aires, Montréal, Melbourne, Johannesbourg et Tel-Aviv. Les acteurs populaires s'appelaient Molly Picon, Jenny Goldstein, Miriam Kressyn, Seymour Rechseit, Menasche Skulnik et Herman Yablokoff.

Pertinence du théâtre yiddish aujourd'hui

De nos jours, il ne subsiste que cinq théâtres yiddish d'importance dans le monde. À New York, The Folksbiene Theatre a attiré des auditoires pendant plus de 92 saisons. Quant aux théâtres de Roumanie et de Pologne, ce sont des institutions étatiques qui mettent en scène des acteurs majoritairemnt non juifs. Le Yiddispiel est le nom du théâtre yiddish subventionné par l'État d'Israël. Au Québec, le fleuron en la matière est le Théâtre Yiddish Dora Wasserman de Montréal, lequel célèbre son 50e anniversaire.

Gordin posait la question suivante : « Si les acteurs yiddish sont comme tous les acteurs, pourquoi n'y aurait-il pas un théâtre yiddish semblable à tous les autres théâtres? » C'est là un regard pertinent sur les plans de la logistique technique, de la direction et du design de la scène. Mais, le théâtre yiddish est différent car il constitue le miroir de gens de passion et d'extrêmes braqués sous les éclairages. Facteur non négligeable : grâce au sous-titrage ou à la traduction simultanée, le théâtre yiddish franchit aisément les barrières de la langue.

Les pièces yiddish ont été traduites pour des auditoires non yiddish, tout comme le théâtre yiddish a eu recours à des scénarios traduits d'après des références occidentales. Peu de nouvelles pièces rajeunit le répertoire et les classiques ne franchissent pas la rampe sans une adaptation, en raison surtout de leur longueur. Les auditoires, de nos jours, ne sont pas réceptifs à une représentation de quatre à cinq heures, se terminant à minuit, comme ceux d'antan qui apportaient leur pique-nique et se régalaient de longs spectacles.

Plusieurs acteurs qui ont été à l'école du théâtre yiddish ont participé à des productions non yiddish et les ont influencées. Plusieurs d'entre eux ont même connu une carrière au cinéma et à la télévision. Paul Muni est devenu une légende du grand écran américain alors que Stella Adler, fille Jacob Adler et co-vedette de Maurice Schwartz, a formé toute une génération de célébrités, incluant Marlon Brando, Robert de Niro et Warren Beatty.

Actuellement, les gens essaient de se rapprocher du théâtre yiddish. Le volume de livres, de biographies et de dissertations sur ce sujet ne fait qu'augmenter. Londres possède un musée dédié au théâtre yiddish. Les vedettes et scènes yiddish sont encore gravés dans une mémoire collective, pour les générations qui ne les ont pas connues.

Les chansons et le théâtre yiddish populaires continuent de renforcer des traditions spécifiques aux Juifs. Le théâtre de répertoire sert à préserver l'authenticité de la langue et de la littérature. On peut dire du théâtre yiddish qu'il est riche en raison de ses liens étroits avec une identité culturelle et de son attrait pour les auditoires, lesquels posent un geste émotif et communautaire en assistant aux représentations.